Claire Curt - photographe
par Guillaume Gallais


Non, il n’y a rien de prédestiné à ce qu’une jeune femme se prénommant Claire devienne photographe. L’analyse serait un peu courte…

Nada de déterminisme là-dedans je le dis tout haut. Pas plus qu’un Philippe n’ait d’autre alternative dans la vie que de finir jockey au grand prix d’Amérique ou que Sylvain ne doive s’éxiler bûcheron au Canada un de ces jours.

Un prénom comme Claire, cela tient donc du hasard quand on est photographe.

Voilà à quoi je pense sur mon scooter au moment d’aller rencontrer Claire Curt.

Aucune appréhension particulière mais autant dire que j’extrapole sur sa personnalité. C’est quoi d’abord un photographe ?

Je creuse le tunnel sous le périphérique. Il m’emmène vers dehors.

Cette lumière du 93, elle rend tout en blanchâtre. On dirait un documentaire de Pialat sur la banlieue parisienne.

Je fais un dernier point au moment de sonner. Le flou artistique, je le laisse derrière moi ; pour quand j’avais encore un scooter et avant que je ne fasse sa connaissance.

L’atelier de Claire est aussi son domicile.

Le séjour est livré à lumière naturelle grâce à un puit de lumière percé dans le toit. Ici et là des livres de photographies, une bibliothèque à droite, à gauche le coin pour les prises de vues, et au fond, dans l’ombre portée, la cuisine.

L’atmosphère du lieu détend.

Je comprends que travailler chez elle part d’une nécessité: « La photo est solitaire » m’explique-t’elle.

C’est bizarrement son « bureau » qui offre l’endroit le moins lumineux. Il n’est pas exposé à la lumière du puit. Privé de fenêtre, ce lieu de vie pour troglodytes amateurs de chambres noires impose l’atmosphère studieuse d’une bibliothèque nationale.

On y est bien au milieu des cartons de clichés empilés : « Je fais beaucoup d’archivage » dit-elle en souriant.

Un ordinateur en veille, de vieux appareils nous observent tranquillement. Elle me tend sa première acquisition, un Nikon FM2 acheté à 20 ans, pour essayer. Il lui arrive de l’utiliser encore. C’est ma question, inévitable quand on interroge un photographe, sur l’utilisation de l’argentique et du numérique.

« La première chose, m’explique-t’elle, c’est que je ne recadre jamais un cliché. Aujourd’hui 90% des photographies sont numériques, il y a un an la proportion n’était que de 60%. L’avantage avec le numérique est que je peux faire dix fois plus de photos et ensuite les retoucher avec Photoshop. »

Retoucher la lumière, les contrastes, le tirage, certes, mais «  il y a des choses que la réalité impose » continue-t’elle. Il n’y aura pas de recadrage. Il y a des choses que la vérité proscrit.

Si on pouvait distinguer deux formes d’expression du travail chez Claire Curt, il y aurait d’un côté les commandes de photos pour illustrer les bouquins des maisons d’éditions, alimentaires dirait-on vulgairement ; de l’autre un travail artistique plus personnel et soumis à la réflexion et au flottement.

La vérité est qu’elle ne fait pas la différence. Tout simplement « parce que le photographe n’est qu’un vecteur » m’affirme-t’elle avec une lumière de malice dans l’œil (sûrement le même qui prend les clichés).

Son professionnalisme n’est pas à justifier et je dois dire que ce n’est pas ce qui m’a attiré le plus.

Tout son travail de commande est très propre et maîtrisé. On appelle Claire Curt pour illustrer un livre et on a de belles photos à la clef. Parfait.

Je ne connaissais pas son travail de franc-tireur. Je veux dire « en regard libre, tranquille avec ton appareil » comme elle le définit. C’est cela qui m’a bluffé. A l’écouter m’exposer ses réflexions sur tel ou tel cliché il devenait évident que même si « l’égo parasite », l’état latent d’irruption de l’inconscient n’exclut pas forcément l’approche intellectuelle.


Il faut l’entendre diminuer de ton quand un cliché l’émeut. La pétillante se pare d’humilité affirmée.

Et même si on ne croise pas grand monde sur ces clichés… Et même si d’humain il n’y a personne puisque ses enfants sont des anges…

Même si Jésus-Christ est seul sur un parkin perdu des Etats-Unis…

J’ai reçu.

Mais çà va, merci. D’accord pour un thé alors.

Et quand je lui demande ce que doit transporter ce vecteur, elle élude : « Quand on bouleverse l’autre, on s’inquiète de savoir comment il va ».


Claire Curt a signé les photos de nombreux ouvrages de loisirs créatifs, art de vivre et cuisine aux éditions Minerva, Mango et Fleurus. Claire Curt a notamment fait les photos de mes livres "mes tians et flans préférés", "pur chèvre" et "le crochet" aux éditions Minerva.

Claire Curt est également photographe reporter pour la presse déco.

 

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